Non,vous ne m'avez pas comprise. Je ne souffre pas non plus d'une forme d'hallucination qui me ferait voir l'agonie des autres à distance. Comment vous faire comprendre ?
Par exemple, lorsque je vous regarde, vous, en ce moment. J'observe ces jeunes ridules qui marquent à peine votre visage encore. J'y vois la Mort au travail. J'écoute votre souffle, et il me semble tenir le décompte de vos respirations. À cet instant, une de moins... Là, encore une autre... Une autre...
Oui, je comprends, c'est assez pénible, je m'arrête là. Mais vous pouvez imaginer maintenant ce que j'endure. Car, si vous pouvez me demander de me taire, pour moi, cette perception ne s'arrête pas. Elle est comme une double vue dont je ne puis me défaire et qui se superpose sur tout ce que je peux voir.
Vous retenez votre souffle ? C'est amusant. Mais ne croyez pas que cela change quoique ce soit. J'égraine les secondes maintenant et j'observe vos cheveux. N'ont-ils pas légèrement blanchis depuis tout à l'heure ?
Un autre exemple : je hais les montres, les réveils qui laissent entendre le bruit de leur mécanisme. J'abhorre tout particulièrement les grandes horloges antiques dont le pendule tique à chaque seconde. Une de moins encore. Et quand sonnent les quarts, et quand sonnent les heures, chaque fois me frappe la cruauté de cette comptabilité morbide !
Et quand enfin viennent les douze coups, je frissonne d'horreur comme devant une hécatombe... Vous détournez le regard, vous essayez de ne pas me voir. Ne croyez pas que cela serve à quoique ce soit.