I.2. Fiction

11Avril2019

Pourquoi n'écris-tu que de la fiction ?

Ce n'est pas exact. Il m'arrive d'écrire d'autres choses. De la poésie par exemple. Il m'arrive aussi d'écrire des textes argumentatifs, qui, en général, ont une vie brève. Je prends également des notes sur mes lectures. Il y a l'une ou l'autre tentative de texte philosophique, des aphorismes, parfois assez obscurs.

Mais il est vrai que je ne publie que de la fiction ou de la poésie. J'entends par publier, mettre dans l'espace public en le destinant à tous. Il ne s'agit pas seulement de le laisser accessible à tous, mais d'en faire un minimum de publicité pour inciter les gens à le lire, même si je ne suis pas doué pour cela.

Ainsi, par exemple, j'entre en conversation par une suite de commentaires sur un réseau social en ligne quelconque, je n'en ferai pas la publicité, je ne considère pas qu'elle soit publiée, même si tout le monde peut y avoir accès. Cela n'aura pas plus de valeur à mes yeux qu'une discussion de café : tous ceux qui sont présents pourront m'entendre ; pour autant, je ne tiendrais pas là une tribune destinée au monde entier.

Seuls mes textes relevant de la poésie et de la fiction sont destinés à être publiés dans ce sens. Certains d'entre eux comportent de forts accents philosophiques, mais ne relèvent pas de ce genre à proprement parler.

Le philosophe, quand il écrit, presque toujours, tente de rendre son texte univoque. Il y a des exceptions, des auteurs comme Guy Debord, qui assument la multivocité de leurs écrits, la cultivant même pour donner une force et une portée plus grande à leurs idées. Il y a, pour ceux-là, une conception, sinon plus élaborée, du moins plus retorse de la vérité. Mais, dans tous les cas, il y a la tentative d'exprimer une vérité. Il me semble qu'il y a là une erreur.

Le plus important pour moi, est que la fiction me permet de me dédouaner de toute prétention à la vérité et je n'ai pas à assumer cette responsabilité-là. Je me sens donc bien plus libre de me tromper. Mais, profondément encore, il me semble que le sens que nous donnons à nos existences est lui-même une fiction. Le sens est une histoire que nous nous racontons et, en proposant de nouvelles histoires, je peux travailler sur le mécanisme fondamental de création du sens.

Au final, le plus important pour moi n'est certainement pas de convaincre que telle ou telle idée que je porte est la bonne. Les idées sont éphémères. A travers la fiction, je propose une nouvelle histoire à se raconter, c'est-à-dire l'expérience d'un sens nouveau. Cette expérience n'est pas à prendre ou à laisser. Chacun se raconte les histoires à sa façon.

Ce que je veux, ce n'est pas convaincre. Ce que je veux, ce n'est pas distraire. Ce que je veux, c'est nous, vous et moi, nous faire réfléchir d'une façon inattendue, d'une façon qui oblige à interroger le sens que nous avons chacun donné à notre existence jusqu'ici, d'une façon qui remette en mouvement ce qui en nous s'était sédimenté, coagulé.

Mais il y plus important encore à mes yeux. Mon sentiment est que la narration est la vérité de tout discours. Qu'il s'agisse d'argumentation ou même de littérature scientifique, un auteur raconte toujours une histoire et c'est par cela qu'il parvient à donner un sens à son texte. Minimiser cet aspect ne le rend que moins visible, pas moins efficace. Lorsqu'on parle, lorsqu'on écrit, on ne fait jamais que se raconter des histoires et c'est par ce geste que nous produisons du sens.

La fiction ne ment pas là-dessus : elle ne prétend à rien d'autre qu'à raconter des histoires. Elle ne s'en cache pas. Et le geste qu'elle demande n'est pas la foi, mais la suspension d'incrédulité. Ce faisant, elle disjoint le problème de la vérité de celui du sens, et ainsi, elle donne la vérité de la production du sens : ce n'est qu'une histoire de plus.