Sans me répondre, il s'approcha de la table, se servit dans mon paquet et utilisa mon briquet.
-- Merci, dit-il. D'ordinaire, je ne fume pas. Mais, disons que les circonstances sont exceptionnelles, n'est-ce pas ?
Il retourna se placer devant la fenêtre. La fumée qu'il exhalait formait un brouillard rouge autour de lui.
-- Ce n'est pas tous les jours qu'on raconte sa vie à une journaliste de grand magazine.
Il inhala une bouffée.
-- Ce n'est pas tous les jours qu'on s'apprête à mourir, poursuivit-il.
-- Qu'est-ce qui vous fait croire que vous allez mourir aujourd'hui ? Vous avez prévu de vous suicider ? Quelqu'un doit-il vous assassiner cette nuit ?
Il tira sur sa cigarette et, la regardant, reprit sans me répondre :
-- J'ai commencé quand j'étais gosse, comme tout le monde. On ne parlait pas beaucoup de la Zone par chez nous à cette époque. Bien sûr, nous savions qu'elle existait et qu'elle s'étendait de jour en jour. Mais elle nous paraissait si lointaine que nous pensions ne jamais la voir arriver jusqu'à nous. Maintenant, la maison de mon enfance est de l'autre côté du Mur. Heureusement que mes parents sont morts avant d'avoir vu cela.
Il se tourna vers moi, m'adressant un sourire en coin :
-- Ça les aurait tués.
Je dus avoir l'air éberluée un instant. Cet homme me semblait si peu capable de plaisanter, que je ne l'avais pas compris tout de suite. Le temps que je me ressaisisse, il était retourné à sa contemplation.