Oui, poursuivit-il, à l'époque, la Zone était comme un bruit de fond inquiétant, mais si ténu et si lointain qu'on vivait sans trop s'en préoccuper. De toute façon, à notre niveau, nous n'y pouvions pas grand chose. C'était le temps des jeux insouciants. Pourtant vint le jour où la Zone prit un autre visage que celui de la rumeur. Elle prit celui de Matt. Pauvre gosse. Nous devions avoir huit ou neuf ans lorsqu'il est arrivé dans notre classe. C'était un garçon timide et anxieux, fragile d'apparence, presque maladif.
On nous expliqua qu'il s'agissait d'un réfugié. À des centaines de kilomètres d'ici, peut-être des milliers, sa maison avait été engloutie par la Zone. Le Gouvernement, dans sa grande bonté, avait trouvé un nouveau logement à sa famille. Ils habiteraient désormais ici et Matt poursuivrait sa scolarité dans notre école. Lors de la récréation qui suivit, Matt s'accroupit, dos contre un mur, le plus loin qu'il pouvait des différents groupes de gamins qui se formaient pour jouer. Rodolphe, mon meilleur ami à l'époque, un gars fort en gueule et un peu grassouillet, ne résista pas à la tentation de l'aborder, à sa manière.
-- Eh ! Le nouveau ! C'est vrai que t'es un artefact ? C'est vrai que tu viens de la Zone ? Comment qu'c'est ?
Ces questions étaient maladroites et même blessantes. Au sourire que Rodolphe arborait en les posant, il montrait qu'il le savait.