E.3

18Décembre2018
Rue des veaux

Antoine oublia, jusqu'à cet autre jour. Entrant dans cette rue, il éprouva une sensation étrange pour laquelle il n'existait pas de nom. Agacé de voir son talent tenu en échec, il cherchait comment la décrire. L'impression de déjà-vu était la seule chose qui s'en rapprochait...

Soudain, il sourit. Il avait trouvé le mot juste : déjà-écrit. Ayant découvert le mot, il ne s'étonna plus de la chose. Soulagé et content de lui, il continua d'un pas plus léger. À mesure qu'il avançait, il imaginait les phrases qu'il aurait écrites pour peindre cette rue. Mais il n'avait pas le sentiment de les inventer, ces phrases, mais celui de s'en rappeler.

« Oubliée par le monstre commercial dont le poing glacé serre maintenant le cœur de toutes nos grandes cités, nichée à quelques pas de la Cathédrale de Strasbourg, se trouve la rue des Veaux. Loin des lumières criardes et des devantures agressives, la vie y paraît grise. Si les façades avaient eu une couleur, elles n'en ont conservé que le souvenir. L'une ou l'autre enseigne a pourtant bien tenté une incursion, mais sans succès, écrasée par les hauts bâtiments qui ne laissent descendre le soleil ici-bas qu'à midi. Parvenu au milieu de la rue, l'intrus, car le promeneur égaré ici ne peut se sentir autre, s'arrête devant une cour d'école. Elle paraîtrait incongrue si elle n'était accablée de tristesse : pas un brin d'herbe, pas un enfant, pas un rire, seulement le goudron et quelques ateliers de jeux abandonnés. Continuant son chemin, le promeneur porte son regard plus loin sur la gauche, presque par lassitude, sur la devanture d'un antiquaire.

Derrière les vitrines, ces reliques suggèrent à mon esprit incrédule que cette rue a été un jour vivante. »