4.
Les mots écrits s'avancent dans le réel, laissant leurs auteurs démunis, sans prise sur eux. Ils mènent alors une existence autonome où, à bien y regarder, ils paraissent obéir à leur volonté propre.
Tu vas trop vite, se dit-il, comment veux-tu qu'un lecteur non préparé te suive sur ce terrain ? Car enfin, les mots n'ont pas de vie propre. Concrètement, ils sont moins que des objets, à peu près rien sans ceux qui leur donnent sens. Quant à leur prêter une volonté....
Arrivé là, il se relut. Contemplant ces lignes, il hésita. Il se rendit compte qu'il était confronté à une autre de ces difficultés récurrentes qui entravaient son écriture : le choix de la direction à suivre. De multiples chemin venait de s'offrir à sa pensée et il ne savait dans lequel s'engager. On lui objecterait que cela tenait à ce qu'il ne savait pas où il voulait en venir. Mais cela était faux, car il ne voulait pas en venir à une idée ou une conclusion. Ce qu'il voulait en écrivant, c'était parcourir un certain paysage, celui constitué par sa conception du monde. Emmenant un lecteur avec lui, il ne voudrait surtout pas le convaincre de quoi que ce soit. Si ce compagnon éprouvait quelque émotion, fut-elle une simple distraction, il n'en serait pas mécontent, mais ce n'était pas son but.
Non, ce qu'il voulait d'abord, c'était provoquer leurs altérations, à lui d'abord, l'auteur ; puis celle de son lecteur — et, à travers lui, du monde.
A son tour, il avait, encore une fois, assigné cette tâche à l'écriture : réformer l'Humanité.